La réponse dure 1 minute et 51 secondes seulement. L’ancien président américain Barack Obama répondait à une question sur la calling out culture, c’est à dire la pratique consistant à dénoncer publiquement ses opposants comme moralement indignes, de plus en plus répandue de nos jours, la plupart du temps sur les réseaux sociaux. Sa réponse vaut la peine d’être écoutée par quiconque se pose la question: «Comment changer le monde?»
Comment changer le monde est la question que se pose en effet tout activiste où qu’il soit: dans une organisation ou dans la société. En général, le besoin de changer le monde nait d’une indignation, c’est à dire un sentiment de colère, face à une situation constatée. Tout l’enjeu est de transformer cette indignation en actions concrètes. Cette transformation devrait être le soucis de tout activiste, mais c’est loin d’être le cas. Beaucoup d’entre eux restent souvent bloqués au stade de l’indignation et posent la question en termes de jugement moral. C’est à eux que s’adresse Obama dans sa réponse.
En substance, il leur dit que dénoncer ne suffit pas. «Si tout ce que vous faites c’est jeter des pierres, vous n’irez pas loin. Vous n’allez pas changer le monde.» Or cette attitude est très répandue, surtout de nos jours avec les réseaux sociaux. Obama ajoute: «Une croyance répandue aujourd’hui c’est que la façon pour moi de changer les choses est d’être autant que possible dans le jugement à propos des autres; je dénonce quelqu’un, puis je me rassois dans mon fauteuil; je me sens bien.»
Cette posture dénonciatrice fait en effet écho à un débat très ancien, qui a déchiré la gauche: faut-il lutter contre le système ou faut-il le réformer? Question complexe car toute réforme suppose des compromis qui ne sont pas acceptables par les idéalistes, ce que Max Weber avait observé dans Le savant et le politique. Lorsque l’on pose le monde en termes de bien et de mal, comme nous avons de plus en plus tendance à le faire de nos jours, tout compromis devient impossible.
Celui qui compromet devient un traître (à sa classe, à sa nation, à sa race, à son groupe quel qu’il soit). Il est bien plus aisé de se réfugier dans une surenchère de perfection morale, signalant ainsi sa vertu à son groupe. Et de fait, beaucoup d’activistes semblent moins préoccupés de changer le monde que d’avoir la bonne posture morale. A ce sujet, Obama ajoute: «Il y a cette idée de pureté. Que vous ne vous êtes jamais compromis… eh bien, vous devriez rapidement passer à autre chose. Le monde est compliqué, il y a des ambiguïtés. Les gens qui font des choses vraiment bien ont des défauts.»
La réponse d’Obama n’est en fait guère étonnante lorsque l’on sait qu’il s’est nourri des écrits du sociologue Saul Alinky, auteur de Rules for radicals, la bible des activistes des années 70. Alinsky écrit avec un seul objectif: fournir un ensemble de règles pratiques pour que son camp politique (la gauche) puisse véritablement changer la société. Sa crainte est que les activistes ne se réfugient dans la dénonciation morale des injustices qu’ils constatent.
Sans méthode d’action, et le sentiment d’injustice étant plus fort, beaucoup d’entre eux basculent dans la violence: on va casser des vitrines et brûler des voitures ce qui, chacun le sait ou devrait le savoir, ne fait en général que renforcer le pouvoir en place; les activistes allemands des années 70 en savent quelque chose. Fustel de Coulanges écrivait ainsi: «J’appelle révolution, non pas ces événements bruyants, violents, qui souvent ne produisent rien, mais un changement réel et durable.»
Mais il y a pire selon Alinsky qu’une impuissance volontaire: en s’interdisant de changer concrètement la société, par crainte de se compromettre, on laisse à eux-mêmes ceux que l’on pourrait aider. Dans des lignes prophétiques, Alinksy expliquait ainsi comment, si la gauche se réfugiait dans l’indignation morale, elle abandonnerait les classes populaires à la droite nationale, ce qui s’est progressivement passé à partir des années 70 avec Nixon puis surtout aujourd’hui Trump. Ce dernier émerge donc en partie d’un échec de méthode de la gauche américaine depuis cette époque. Cinquante ans après, on demeure fasciné par la pertinence des écrits d’Alinsky.
Ce que la courte réponse d’Obama souligne avec force, en droite ligne des écrits d’Alinsky, c’est que changer le monde est avant tout affaire de posture. De façon de voir le monde qu’on veut changer. Et les principes sont simples. D’abord travailler sur les modèles mentaux, les façons de penser: le changement radical commence dans les têtes, pas dans la rue. Ensuite, partir de la réalité, et pour cela l’accepter pleinement, plutôt que la nier en exigeant un monde idéal sans concession possible. Enfin, travailler avec les autres en se mettant d’accord sur les modèles mentaux partagés, ce qui suppose humilité et compromis.
On l’aura compris, les mots de l’ancien Président américain vont bien plus loin que le seul domaine politique; les principes d’Alinsky s’appliquent à toute collectivité, que ce soit une communauté locale, une ville, une association, une organisation publique ou privée, un pays ou même le monde. Où que vous soyez, si vous vous sentez une âme d’activiste, bienvenue! Les principes sont à votre disposition, à vous de décider si vous voulez changer le monde ou simplement le dénoncer pour devenir une star des AG.
Voir la vidéo de Barack Obama ici. Voir mon article sur les principes d’Alinsky: Trois règles pour les radicaux qui veulent transformer leur organisation. Voir également Ce n’est pas de rebelles dont l’organisation a besoin pour se transformer.
La notion de modèle mental et son importance dans la transformation individuelle, organisationnelle et sociétale est développée dans mon ouvrage Stratégie Modèle Mental co-écrit avec Béatrice Rousset.
Philippe SilberzahnPhilippe Silberzahn est professeur d’entrepreneuriat, stratégie et innovation à EMLYON Business School et chercheur associé à l’École Polytechnique (CRG), où il a reçu son doctorat. Ses travaux portent sur la façon dont les organisations gèrent les situations d’incertitude radicale et de complexité, sous l’angle entrepreneurial avec l’étude de la création de nouveaux marchés et de nouveaux produits, et sous l’angle managérial avec l’étude de la gestion des ruptures, des surprises stratégiques (cygnes noirs) et des problèmes complexes (« wicked problems ») par les grandes organisations.
J’ai adoré cet article !
Vous commencez en montrant bien que les activistes « restent souvent bloqués au stade de l’indignation et posent la question en termes de jugement moral ». Et après votre analyse vous concluez avec les mots d’Obama et Alinsky sur le fait que « changer le monde est avant tout affaire de posture. » ! Là, c’est pertinent ! D’ailleurs Alinsky a gagné tellement de combat avec ses fameuses règles, et surtout la plus connue, que vous reprenez « N° 5 : Ne sortez pas dans la rue, tout est dans le mental ! ».
Y’en a marre de ces gens qui dénoncent des trucs alors qu’ils devraient les dénoncer juste dans leur tête et se taire ! D’ailleurs c’est ce que disais déjà Max Weber, sociologue du compromis qui critique bien tout les idéalismes des individus en société avec ses concepts d’idéaux types.
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